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Retrouvailles
Alix avait quitté son refuge à l’aube, quelques minutes à peine après que Madox lui eut fait un compte rendu de l’accueil des gnomes et de la rencontre houleuse qui venait tout juste de se terminer. Il était à peine surpris que Phénor et Oglore n’aient pas bondi de joie à l’apparition d’une Fille de Lune qu’ils devaient protéger, et non exploiter sans pitié, et, surtout, à la vue de Madox. Celui-ci aurait bien dû se douter que sa présence rappellerait de douloureux souvenirs au dirigeant des gnomes, même si l’histoire de Daméril et de Dasca remontait à plus de cent cinquante ans. Il était utopique de croire que le ressentiment du vieux gnome avait pu s’atténuer avec le passage du temps. Ces élémentaux étaient reconnus pour leur forte tendance à la rancune. Alix devait cependant admettre que la colère de son ami concernant la détention de Laédia était pleinement justifiée. Il n’y avait pas de raison pour que Phénor et sa sorcière s’en prennent à la jeune fille, qui ignorait tout de la vie cachée de son frère et d’une partie de ses ancêtres de même que du passé de la Terre des Anciens. Madox avait respecté le vœu de sa mère en laissant l’adolescente dans l’ignorance. Sa capture ajoutait malheureusement une tâche de plus à la longue liste d’urgences qu’Alix trimballait dans son cerveau surchauffé.
Avec un soupir, le jeune homme passa une main dans ses cheveux noirs en bataille. La barbe qu’il négligeait de couper depuis plusieurs jours le démangeait, au même titre que les nouvelles cicatrices qui sillonnaient son corps déjà passablement marqué pour son jeune âge. Il n’avait pas changé de vêtements depuis son séjour dans la cache à bandits sous le plancher de ses amis, trop préoccupé pour se rendre compte que ses ennemis pourraient bientôt le suivre à l’odeur. Et ce n’était pas aujourd’hui que la situation risquait de s’améliorer… Par ailleurs, penser à se laver lui rappelait cruellement sa première rencontre avec la Fille de Lune et la curieuse réciprocité qui avait finalement découlé du désir de cette dernière de se sentir propre… Repassant une main dans ses cheveux, il soupira à nouveau et scruta l’horizon. Que ne donnerait-il pas pour que ses problèmes diminuent de moitié dans cette seule journée !
Une bourrasque se leva soudain. Invisible, Alix jeta un coup d’œil anxieux autour de lui, dans l’espoir de voir apparaître Foch. Une fois de plus, il fut déçu. Le vieil homme ne se manifestait toujours pas. Le jeune guerrier attendait depuis plusieurs heures déjà, réfléchissant sans arrêt à de possibles solutions pour régler ses multiples problèmes. Il était pourtant certain d’avoir suivi à la lettre les indications du mage pour le faire venir jusqu’à lui. Pourquoi le temps continuait-il de s’écouler sans aucun signe de la part de son vieil ami ? Excédé, il sortit de son sac de cuir le parchemin que lui avait autrefois remis Foch avant de disparaître. Il le relut pour la dixième fois au moins depuis la matinée, sans y déceler la moindre erreur par rapport à ce qu’il avait fait.
Il y était mentionné de se rendre à la limite des Terres Intérieures, dans la plaine où naissait le désert de Jalbert. Au même endroit, en fait, où avait eu lieu la rencontre des mancius avec Mélijna pour la passation du feu de Phédé. Le retour d’Alix sur la petite falaise qui surplombait l’immensité de sable avait été douloureux. Il ne tenait guère à se rappeler l’attaque traîtresse de son frère ni son incapacité à se débrouiller seul.
Sur place, il avait repéré la marque gravée dans la pierre du surplomb rocheux, y avait posé sa main et récité les trois incantations nécessaires : la première dans le langage des Anciens ; la deuxième dans le dialecte des cyclopes – langue du peuple d’origine de la mère de Foch – ; la dernière dans celui des mancius, peuple que le mage avait défendu avec ardeur avant de tirer sa révérence. Alix avait ensuite retiré sa main et attendu… En vain. Il s’apprêtait à faire une ultime tentative quand un nouveau déplacement d’air se fit sentir. Le jeune homme enleva sa main, se retourna, conservant l’autre sur la garde de son épée, et attendit, ne reconnaissant pas la marque distinctive de Foch. Toutefois, il finit par réaliser que l’apparition était loin d’être dangereuse pour lui et ne dégaina pas. Il se matérialisa plutôt, faisant sursauter son vis-à-vis.
— Pourquoi cherches-tu à faire revenir le grand Protecteur de son repos ? demanda Mayence, soucieux.
Alix resta d’abord interloqué, avant de se rappeler que, pour les mancius, le mage était mort depuis plus d’une décennie. Il allait devoir peser ses mots. Avant qu’il ne puisse dire quoi que ce soit, Mayence reprenait :
— Les anciens de notre peuple n’aiment pas beaucoup qu’on touche à la marque laissée dans le roc par ce grand homme.
— Comment as-tu su que j’y avais posé la main ? demanda Alix, intrigué.
— Dans chacun des clans de mancius qui survit encore, un mutant adulte porte la marque de Foch : un œil tatoué sur l’épaule gauche. Quand quelqu’un se risque sur cette falaise et touche la gravure, l’œil change automatiquement de couleur et impose une sensation de brûlure à son porteur. C’est ce qui s’est produit ce matin pour celui du clan dans lequel je me trouvais. Quand le phénomène s’est reproduit, il y a quelques instants, l’Ancien du village m’a demandé de venir voir ce qui se passait, sachant que je pouvais voyager magiquement. Il voulait surtout s’assurer que le caractère sacré de l’endroit était respecté. Je me suis donc éclipsé discrètement pour reparaître ici. J’étais moi-même curieux de découvrir qui pouvait bien essayer de communiquer avec le grand Protecteur. Il est plutôt rare qu’il réponde aux appels à l’aide de notre peuple…
Alix plissa le front.
— Tu veux dire qu’il arrive parfois que certains mancius lui demandent son aide et qu’il intervienne ?
Alix croyait que Foch avait définitivement coupé les ponts avec ses protégés quand il avait choisi de disparaître pour des raisons connues de lui seul. Jamais il n’aurait pensé que le mage avait donné à d’autres la possibilité d’entrer en contact avec lui.
— Les trois ou quatre premières années suivant son départ, il arrivait assez souvent que l’esprit du grand homme nous donne des indices susceptibles de contribuer à résoudre les nombreux problèmes auxquels notre communauté faisait face. Puis, avec le passage du temps, ses réponses se sont faites de plus en plus rares, jusqu’à devenir pratiquement inexistantes. Je ne serais pas surpris que notre propension à nous détruire, sans aide extérieure, ait fini par l’exaspérer.
Mayence grimaça de dégoût à l’évocation du comportement ridicule de ses semblables. Puis, avec un sourire malicieux, il ajouta :
— Et toi, Alix, serais-tu à ce point dépassé par le comportement de ta jolie Fille de Lune que tu ne voies plus que le souvenir d’un vieux sage pour te tirer de ce mauvais pas ?
Malgré le sérieux de leur conversation, le mutant n’avait pu s’empêcher de taquiner son compagnon. Il savait que le jeune guerrier, qui ne craignait pourtant rien ni personne, semblait ébranlé par son rôle de Cyldias désigné. Alix s’énerva. Décidément, sa réputation face à cette embarrassante Fille d’Alana ne s’améliorait pas.
— Sache, pour ta gouverne, que ma présence en ces lieux ne concerne pas mon statut de Cyldias. Wandéline étant dans l’incapacité d’interrompre la grossesse de l’Élue, je dois avouer que je ne sais plus vers qui me tourner pour trouver une solution à cet épineux problème.
Songeur, Mayence s’enquit :
— Selon toi, Foch s’est-il seulement retiré du monde ou bien est-il réellement mort ?
Durant un instant, Alix fut tenté de lui dire qu’il croyait que le vieil hybride était encore en vie, ou du moins qu’il l’avait été longtemps après que tous l’avaient cru mort. Il se retint toutefois à la dernière minute. Il ne pouvait pas trahir la confiance de celui qui l’avait aidé à une époque où tous semblaient se liguer contre lui. Histoire de se donner une contenance, Alix haussa les épaules, retournant la question à Mayence.
— Qu’est-ce qui te fait croire qu’il pourrait avoir survécu ?
Celui-ci regarda au loin, vers la ligne d’horizon en contrebas. Il haussa les épaules à son tour.
— Je ne sais pas. Peut-être simplement parce que ce serait bien qu’il soit toujours là pour nous défendre contre ceux qui aspirent à nous exploiter, ainsi que pour nous enseigner tout ce qui fait que nous nous sentons moins ignorants par rapport au reste du monde…
Il y avait quelque chose de douloureux dans la réponse de Mayence. Alix ne pouvait qu’imaginer à quel point il devait être difficile d’incarner une espèce comme celle des mancius. En plus de supporter le poids des erreurs de leurs ancêtres, les jeunes devaient faire face aux préjugés et aux idées préconçues. Ne sachant que répondre, le jeune homme préféra se taire. Nostalgique, Mayence reprit, se parlant davantage à lui-même :
— Puisque le grand Protecteur n’est pas menacé, il est préférable que je regagne le village. Si tu as besoin de moi, Alix, n’hésite pas…
Sur un dernier regard au symbole de l’hybride qui avait tant fait pour son peuple, Mayence s’évanouit dans la nature. Il venait à peine de disparaître qu’Alix sursauta. Une voix qu’il n’avait pas entendue depuis trop longtemps lui demandait de se rendre à la limite nord de Nelphas, immenses terres marécageuses situées à l’ouest. Sans perdre une seconde, il se transporta là-bas.
* *
*
Le guerrier reparut dans un décor qui n’avait rien de commun avec celui qu’il venait de quitter. Partout, la terre gorgée d’eau offrait un spectacle époustouflant. La végétation luxuriante, les arbres dont les lourds rameaux tombants touchaient le sol, le couvert de mousse épaisse et spongieuse, les filets d’eau claire qui cascadaient parmi les rochers, absolument tout donnait l’impression d’être dans un autre univers.
— Je t’attends au sanctuaire des Sages, jeune Alix.
Le Cyldias passa d’une pierre à l’autre, prenant bien garde de ne jamais poser un pied sur le sol meuble qui risquait de l’engloutir, se repérant à l’aide des symboles sculptés sur les troncs des arbres qui jalonnaient son parcours. Quand il ne voyait plus de pierres lui permettant de continuer, il attendait patiemment que l’une d’elles jaillisse de sa gangue boueuse. Les roches se mettaient spontanément à la disposition de ceux qui avaient suffisamment de patience pour les attendre, pourvu qu’on annonce clairement l’emplacement où l’on souhaitait se rendre ; c’était l’un des mystères de cet endroit. Il s’agissait d’une épreuve en soi pour Alix, pour qui la patience n’avait jamais été une force – pas plus qu’elle ne semblait faire partie des qualités de la Fille de Lune qu’il devait protéger. À cette pensée, il s’ébroua. Songer à Naïla risquait de lui faire perdre sa concentration.
Tout en avançant, il fit lentement renaître de vieux souvenirs. Il était déjà venu dans ce coin mal aimé des peuples de la Terre des Anciens, il y avait bien longtemps, après que Madox lui en eut dévoilé le secret. Il avait voulu voir de ses propres yeux ce que renfermait le cœur de cette jungle humide et il n’avait pas été déçu. Il avait cependant choisi de ne jamais revenir, craignant que son retour ne soit perçu comme une profanation de la part des êtres qui habitaient ces immenses marais. Aujourd’hui, il devait toutefois retourner dans l’un des endroits qu’il avait visités autrefois, pour le bien du monde qu’il voulait sauver.
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Sa marche vers le sanctuaire des Sages durait depuis plus de trois heures. Alix sentait la fatigue le gagner sournoisement, risquant d’affaiblir ses réflexes, ce qui pouvait s’avérer mortel dans ce labyrinthe naturel. Il regretta de ne pas pouvoir se servir de la magie pour se rendre sur les lieux de son rendez-vous. Les Sages d’une autre époque en avaient interdit l’utilisation pour que seuls les plus méritants puissent pénétrer dans le temple du savoir, à l’image de ce qu’Alana exigeait de la part de ses Filles qui se rendaient sur la Montagne aux Sacrifices. Heureusement, le fait d’avoir déjà réussi l’exploit, par le passé, donna un regain d’énergie au jeune homme. Peu après, il aperçut enfin la construction de pierre, qui se confondait avec son environnement parce qu’envahie par la végétation. Sur les marches menant à l’intérieur, un très vieil homme l’attendait, appuyé sur une canne sculptée. Le sourire qui illumina leur visage de part et d’autre fut éloquent. Ces deux défenseurs de la Terre des Anciens se retrouvaient avec bonheur.